La jeune danseuse demande : " Quand puis-je commencer le travail sur pointe ? ". La réponse la plus couramment donnée, presque sans y penser, est à l’age de 12 ans. Il serait préférable que la personne répondant à cette question dise : " Quel genre de jeune danseuse êtes-vous ? " Commencer les pointes à l’âge de 12 ans présuppose que l’enfant entame sa quatrième année d’école de danse,( si elle a commencé le ballet à l’age de 8 ou 9 ans) dans une académie destinée à former des danseuses professionnelles. Accepter un tel programme signifie que l’enfant a de sérieuses facilités anatomiques.
Le programme lui-même consisterait en classes dont la difficulté et la fréquence iraient crescendo pendant les trois premières années.A l’age de 12 ans, l’élève prendrait 4 cours pas semaine. Ses pieds et chevilles seraient robustes, le tronc et le contrôle pelvien seraient parfaits. Le travail des pointes se ferait pendant 15 minutes à la fin de chaque classe.
Cette étudiante doit être opposée à l’enfant qui a commencé les cours à l’âge de 5 ans dans une école locale, et qui désormais prend un cours de ballet et un cours de claquettes par semaine. Elle est petite pour son âge, avec des chevilles et des pieds plutôt faibles. Elle est très " hyperlaxe " sur le plan des articulations rachidienne, des genoux, des pieds et chevilles. Son professeur souhaitait qu’elle commence les pointes depuis déjà deux ans, mais sa mère pense qu’elle n’est pas assez motivée par la danse. Sa cousine a commencé les pointes à 10 ans, et elle souhaite savoir pourquoi elle ne peut le faire tout de suite.
L’âge doit-il être le seul critère pour tous les enfants ? Toutes les jeunes filles sont-elles au même stade de développement à 12 ans ?
La réponse à ces deux questions est assurément " non ". Il peut y avoir de grandes différences dans le développement physiologique compte tenu de l’âge de la survenue et du déroulement de la puberté. Après l’âge de cinq ans, la croissance linéaire est de 5,5 cm par an. Pour les filles, la vitesse de croissance s’accélère grandement autour de dix ans pour atteindre 12,5 cm par an autour de douze ans. Le pic de vitesse du gain de poids de 8,5 kg/an est atteint vers 12,5 ans, et décroît rapidement pour atteindre moins de 1 kg/an à l’âge de 15 ans. Pendant cette forte période de croissance, il ne faut donc pas s’étonner qu’il y ait de grandes différences d’une enfant à l’autre. Mr Justin Howse, orthopédiste à la " Royal Ballet school " constate "le seul critère qui compte est l’état du développement de l’enfant, et qu’être dogmatique quant à son âge ne fait pas référence en matière de maturité ou d’immaturité de l’enfant ".
L’achèvement de la croissance des os longs est objectivée par la fusion des épiphyses (cartilages de conjugaison). Ceci se produit sur le pied un peu avant la jambe. L’apparition de noyaux d’ossification du pied se fait dès l’âge de deux mois in utero. La dernière soudure épiphysaire se produit à l’âge de 16 ans chez les garçons, et 14 chez les filles. Entre l’âge de 5 et 12 ans, la croissance moyenne du pied chez la fille est de 0,9 cm par an, pour atteindre une longueur moyenne de 23,2 cm à 12 ans. Après 12 ans, la croissance moyenne du pied chez la fille se réduit à 0,8 cm par an pendant les deux années suivantes. La fin de la croissance des os du pied sert souvent de critère pour choisir l’âge de 12 ans comme le début du travail sur pointes. Cependant, la croissance osseuse de la moyenne des filles n’est pas terminée à 12 ans.
Quel est l’avancement de la maturation osseuse d’une jeune fille donnée ? La connaissance des statistiques des moyennes de croissance ne sert pas pour un individu donné. L’âge chronologique n’est pas nécessairement en corrélation avec l’âge osseux. Bien que les radiographies puissent montrer la fin de la croissance des os du pied, elles ne sont pas aussi fiables pour déterminer l’état de la maturation osseuse avant les sutures épiphysaires. L’âge osseux peut être défini par différentes méthodes, qui utilisent toutes un cliché radiographique du poignet et de la main gauches. La méthode " Greulich-Pyle " utilise un atlas standard pour comparer, quand d’autres utilisent des techniques informatiques de graduation.
Si l’on considère que la croissance du pied n’est pas terminée à 12 ans, et qu’il s’agit de l’âge habituel du début du travail sur pointes, y a t-il des preuves médicales de dommage sur le pied qui n’a pas terminé sa croissance de la pratique des pointes ? Pas à ma connaissance ; pas par des publications, anecdotes ou par mon expérience personnelle. Il n’y a cependant pas de preuves du contraire non plus. Ainsi, aucune certitude n’a pu être établie quant au rôle néfaste potentiel de microtraumatismes répétés sur un os en pleine croissance.
Ainsi, si ni l’âge chronologique, ni la maturation osseuse ne peuvent servir à évaluer l’âge idéal de début du travail sur pointes, quels autres critères devraient être pris en considération ?
Célia Parger publia son livre sur l’anatomie et le ballet en 1949. En 1970, dans la cinquième édition de son ouvrage, elle écrit : " On n’insistera jamais assez sur le fait que monter sur pointes doit être le résultat final d’un entraînement long et gradué de l’ensemble du corps, du dos, des hanches, des cuisses, des jambes, des pieds, de la coordination du mouvement et du placement, de sorte que le poids du corps est projeté sur pointes avec des genoux droits, un équilibre parfait, une demi pointe idéale, sans aucune tendance du pied à pencher en dedans ou dehors, ni des orteils à s’agripper ou se tordre. Ce moment arrivera à un temps différent pour chaque enfant, pas seulement à cause de la qualité de l’entraînement, mais en rapport avec leurs aptitudes physiques, ceci pouvant inclure le développement osseux ".
Les dangers qu’occasionnent le travail sur pointes trop précoce sont multiples . Ils relèvent moins d’un réel dommage causé à l’os ou l’articulation (bien que ces dangers soient bien réels) que de la pratique de la danse sur pointe sans suffisamment de force ou de stabilité. Ceux-ci peuvent inclure jusqu’aux problèmes psychologiques posés par l’incapacité d’exécuter correctement les mouvements requis et les problèmes physiques causées par l’effort des jambes, la ceinture pelvienne et le tronc. La danseuse peut éprouver des difficultés à développer sa technique, si elle s’acharne à vouloir monter sur pointes. Les enfants présentant une hyperlaxité des pieds et des chevilles sont particulièrement à risques. Ce type de pied est appelé " trop joli pied ". Ce genre d’enfants est cependant le plus facilement sélectionné pendant les auditions, car elles ont des pieds très agréables à regarder. Cependant la faiblesse sous-jacente de tous les muscles des pieds et des chevilles doit être corrigée avant d’autoriser le travail sur pointes. Ces élèves doivent acquérir la volonté et la sensation proprioceptive de travailler en position correcte sans excès de cambrure du pied.
Un des éléments affectant le développement de la force musculaire et de la sensation proprioceptive est l’âge auquel l’enfant a commencé à étudier la danse. Bien que certains mouvements puissent être bénéfiques aux enfants de 4 ans pour d’autres raisons, l’entraînement de ballet proprement dit ne doit pas commencer avant l’âge de huit ans. ( Balanchine et Cecchetti sont d’accord sur ce point). La fréquence des cours de danse est aussi un élément important. Les enfants qui prennent deux cours pas semaine, progresseront plus rapidement que ceux qui n’en prennent qu’un, ceux qui en prennent quatre progresseront le plus vite. Ce rythme est rare aux USA et au Canada, mais assez commun dans l’ancien bloc soviétique.
Le niveau de croissance et de développement doit être évalué pour chaque enfant avant d’autoriser le travail sur pointes. Ceci fait reposer la plus grande part de responsabilité sur le professeur de danse. L’admission dans un cours de danse peut résulter uniquement du désir de danser de l’enfant (ou des parents). Le professeur peut craindre que l’enfant ne quitte la danse (et son cours) si elle n’est pas placée sur pointe suffisamment tôt. La communication avec les parents est essentielle pour prévenir des problèmes. Les professeurs peuvent se procurer une brochure distribuée par Capezio/ballet Makers intitulée " Pourquoi ne puis je pas monter sur pointe?" un extrait du livre de Célia Sparger sur l’Anatomie et le Ballet.
Je pense qu’il est préférable d’être prudent quant au choix de l’âge auquel il faut débuter les pointes. Comme le note Howse " il y a certainement des danseuses célèbres qui n’étaient pas en mesure de commencer les pointes avant l’age de 16 ans, et ceci n’a pas constitué un handicap pour leur carrière ".
A la lumière de ces considérations, voici quelques règles pour décider quand commencer les pointes :
-Jamais avant 12 ans
-Si l’enfant n’est pas prête anatomiquement, ne pas autoriser les pointes.
-Si l’on n’envisage pas de carrière professionnelle, déconseiller les pointes.
-En cas de faiblesse du tronc ou des jambes, retarder les pointes
-En cas d’hyperlaxité des chevilles et des pieds, retarder les pointes.
-Si la fréquence des cours n’est que d’une fois par semaine, déconseiller les pointes.
-Si la fréquence des cours est de deux fois par semaine, et qu’aucune restriction précitée n’est applicable, commencer dans la quatrième année d’entraînement.
George Balanchine était un maître de la chorégraphie sur pointes et un des créateurs du " Bébé Ballerina". On lui attribue la réflexion suivante : " Il n’y a aucune raison de faire monter une jeune danseuse sur pointes si elle n’a rien à faire là haut ".
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